Le désir est un voyou de grand chemin

La culture du viol, et après ?

Après quelques milliers d’années passées à refuser de voir le caractère massif des violences sexuelles, ou à les considérer normales, l’humanité semble s’être récemment réveillée d’un cauchemar et ses grands yeux candides encore tout collés de sommeil s’ouvrent béants sur un spectacle d’horreur. 

Des prêtres de l’Eglise catholique ont violé plus de 300 000 enfants entre 1950 et 2020, dans l’indifférence générale. 

Des stars de tout, télévision, cinéma, musique, journalisme, politique, économie, éducation, justice, tombent comme des mouches. 

1 femme sur 6 et 1 homme sur 12, environ, auraient été victimes d’abus sexuel en France, faisant des crimes sexuels, et de loin, le premier motif d’insécurité nationale, sans que le thème soit jamais abordé dans aucune campagne électorale.

Le mal est si étendu que les consciences les plus avancées parlent désormais d’une véritable culture du viol, à l’oeuvre non seulement dans d’innombrables représentations pornographiques, mais dans les pratiques du quotidien, les clichés, les mots, les stéréotypes, les oeuvres de fiction et d’art, etc.

En parallèle de cette culture du viol, on trouve toute une culture amoureuse qui semble aller en sens contraire : toutes ces magnifiques chansons d’amour éthérées qui disent “je t’aime totalement, je n’aime que toi, you are the one, blablablabla”. Et juste après, un petit gangbang, une gifle entre amoureux, ou un féminicide machiste que les médias décriront sous le nom sucré de “drame conjugal”.

Certaines théories expliquent la culture du viol par une domination masculine – largement établie. Or l’examen du désir lui-même montre qu’il représente une force peu soucieuse d’autrui et difficile à discipliner.

Le désir rôde en solitaire

Contrairement à l’amour qui se fait à deux au moins, le désir vit très bien tout seul, et se moque éperdument du consentement d’autrui. Pour fantasmer, le sujet n’a besoin que d’un objet de fantasme – une idée dans la tête, un passant dans la rue ou une photo sur le mur. Qui parmi nous n’a jamais fantasmé sur un-e pur-e inconnu-e ? 

La première femme que j’ai aimé s’est réveillé un matin tout excitée. Elle venait de faire l’amour avec Jim Morrison. Et c’était bien, elle a bien aimé. Elle a donc fait l’amour en pensée avec un homme qui ne l’a jamais vue – et pour cause vu qu’il est mort 25 ans plus tôt.

On a toutes et tous connu ça : mouiller et bander pour des gens dont on ne connait même pas le prénom ni la couleur préférée, sans aucun égard envers leur consentement ; il y a dans notre monde pas mal d’humains qui ont vu de près l’anus de quelqu’un d’autre sans lui avoir demandé son avis, et pourtant il ne s’agit pas de viol.

Le désir s’impose à nous

Non content de s’imposer à autrui avec le sans-gêne d’une star de cinéma sous crack, le désir s’impose également à toute personne qui le vit, on pourrait même dire qui le subit.

Car, quel homme a décidé consciemment la veille de se réveiller avec la bite toute dure et une furieuse envie de s’astiquer ? Quelle femme s’est dit “Allez, c’est parti, ce soir je mouille comme une folle !” 

On a observé des érections de fœtus dans le ventre de leur mère et nul doute qu’il se passe la même chose dans le secret des futures petites filles. Avant même notre naissance, avant même d’avoir vu un quelconque visage humain, avant même d’avoir claqué une bise ou quémandé un 06 en toute innocence “pour être amis”, avant même d’avoir un cerveau en état de fantasmer, nos organes génitaux ne demandent déjà qu’à fonctionner.

Même au début d’une relation amoureuse ou érotique légitime et réciproque, tout commence sur deux désirs qui naissent dans la clandestinité et la cachotterie – on ne peut pas demander d’abord “veux-tu bien que je te désire”, et ne désirer ensuite que si l’autre a dit oui : on désire toujours d’avance et sans consulter l’autre.

Avant que le puritanisme chrétien ne mette trois couettes superposées sur le secret de Polichinelle de la sexualité humaine, la facétieuse mythologie gréco-latine avait révélé crûment la vérité du désir, en le représentant sous la forme de Cupidon, un enfant joufflu et joyeusement irresponsable, tirant des flèches dans le tas, blessant d’amour l’humanité au hasard. Farceur, Eros se travestit pour coucher, profite d’un nuage pour mater une beauté nue, prend les corps de force, ensorcèle en injectant des poisons, et ne connaissant que son plaisir, se montre indifférent aux conséquences de ses actes.

Voyou de grand chemin, chasseur déguisé en biche, l’amour nous tombe dessus sans crier gare, nous vise en plein cœur et nous saigne, nous étouffe dans son opulent giron et nous étrangle avec sa bite dégoulinante de bons sentiments. 

Comme un terroriste, il frappe sans prévenir, n’importe où, n’importe quand, et pourtant il échappe à toute police, à toute justice, et sa cavale durera jusqu’à la fin des temps. 

Violeur en série, le sujet humain est sa victime universelle, puisqu’à de rares exceptions près, le désir nous pénètre tous et toutes de part en part sans qu’on lui ait rien demandé.

Envers et contre nous

Le coin d’une bouche, la grâce d’une fesse, le galbe d’un sein ou la force d’une épaule nous fascinent ; un style vestimentaire, une façon de parler, une attitude nous excitent. Nous répondons involontairement à des signaux, déterminés par des facteurs biologiques et socio-culturels qui nous dépassent, que nous ne contrôlons pas, qui échappent à notre libre-arbitre.

L’attirance se passe malgré nous, et même parfois contre notre volonté, nous mettant en conflit avec nous-mêmes, voire en souffrance ou KO debout. Pensez à la dernière fois où vous avez fantasmé sur une personne interdite – le prof ou la cousine, la cheffe ou le subordonné -, joui sur du granny porn, ou pris plaisir à faire quelque chose que vous trouvez également sale ou écoeurant. 

Parfois notre dignité flotte comme une méduse morte sur un radeau au milieu d’une petite flaque de cyprine ou de sperme.

Le vocabulaire du désir exprime un sentiment de perte de contrôle de soi. On dit qu’on craque pour quelqu’un. On fond pour quelqu’un. On se décompose, on perd la tête, on coule, on pète un câble, on crame un fusible, on perd ses moyens. 

Le désir nous désorganise, nous réduit en miettes, nous explose, nous détruit. La bonne conscience veut remettre de l’ordre, la raison sociale veut se rhabiller, mais le désir, grand con avec une tête de gland, s’en balec, s’en bat les miches, s’en fout partout, envoie tout le monde foutre et se faire foutre.

Cache-toi et meurs

Alors la seule chose que notre sens des responsabilités peut faire est de baisser les yeux, serrer les cuisses, ranger l’attirance au fond du placard, et dire à l’enfoiré d’amour : Casse-toi, bandit. Cache-toi, voyou. Tais-toi, truand. Retourne crever dans les bois, malfrat. Va agresser quelqu’un d’autre, violeur. Laisse-moi tranquille, connard. Cesse de m’envahir, tyran. Et rends-moi ma culotte, chéri.

On peut certes reconfigurer la culture et les mœurs pour interdire tout acte sexuel sous contrainte, pour imposer non pas seulement le consentement mais plutôt le caractère mutuel du désir ; mais courber l’échine du désir pour qu’il se plie à nos lois morales ou sociales, cela restera à tout jamais impossible. On peut le réprimer mais pas l’annihiler. On peut le cacher à l’autre sans pouvoir se le cacher à soi. Le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour haut de page